Cours de DEA.
Ecriture et iconicité, Anne – Marie Christin.
 

La subversion dans le livre.

L’exemple de Blood and guts in high school
par Kathy Acker.
 

Magali Nachtergael              Mars 2001
 



 
 
“So we create the world in our own image”
Kathy Acker, Blood and guts in high school
Illustrations #1
Illustrations #2


Introduction
 

Kathy Acker, emportée par un cancer du sein en 1994, a laissé une œuvre polémique dans le patrimoine littéraire post-moderne. Revendiquant son appartenance au judaïsme, elle a néanmoins choqué sa communauté par ses opinions, ses actions et son goût de l'exhibitionnisme.
 Ses oeuvres littéraires connaissent un vrai succès Outre-Atlantique. Elle est également publiée en Angleterre et depuis quelques années ses romans sont traduits en français (Don Quichotte qui était un rêve, Les Grandes Espérances). Ses récits provocateurs ont été pour les mouvements féministes le symbole de la libération sexuelle de la femme. En effet, Kathy Acker n'hésite pas à utiliser un vocabulaire cru et à dépeindre des situations où désirs et actes sexuels occupent une grande part.
 Elle revendique également ses inspirations littéraires. A la limite du plagiat, elle propose une pratique manifeste de l'intertextualité. Dans ses interventions à divers colloques, elle présente un fort attachement à la littérature post-moderne française et cite fréquemment Maurice Blanchot, Gilles Deleuze et Félix Guattari, Michel Foucault ou Nathalie Sarraute, etc. mais aussi des écrivains et poètes qui ont marqué l'histoire littéraire par leur caractère subversif comme Antonin Artaud, Charles Baudelaire, Jean Genet, Louis-Ferdinand Céline ou Nietzsche. Dans le domaine américain, elle affiche sa filiation avec William Burroughs. Ses références sont nombreuses et elle les exploite dans ses textes, mettant à mal la notion de propriété intellectuelle et de droit d'auteur. De même, certains de ses écrits ont été rédigés dans le but d'être diffusés sur Internet.

 Blood and guts in high school a été écrit en 1978 et publié à Londres. Le roman relate l'histoire douloureuse d'une jeune fille qui va traverser des épreuves révoltantes et choquantes : viol, avortement, maladie, séquestration. Outre l'horreur rapportée tout au long du roman, l'auteur propose une critique de la société américaine. Elle met en scène des personnages fictifs ou réels, tel le Président Carter, qui est présenté dans une diatribe acerbe comme l'incarnation du mal.
 Agrémenté d'illustrations, le texte fait alterner descriptions, dialogues théâtraux, jeux typographiques et dessins. Il fait également référence à de grandes oeuvres et figures littéraires en mettant en scène le Coup de Dés de Mallarmé ou le personnage de Jean Genet. Le roman fourmille de renvois internes au récit, littéraires et socio-politiques.

 Il convient donc dans un premier temps de relever dans le récit les différentes formes d'expression employées pour créer un climat subversif. Dans une seconde partie, nous verrons comment la mise en scène de l'écrit et de l'image permet l'accession à une représentation du monde mixte où sentiments, faits et images se mêlent. Ainsi, nous pourrons conclure en envisageant le roman de Kathy Acker comme une tentative subversive de réécriture du monde qui affecte le livre lui-même.
Nous tenterons de démontrer que le récit mais surtout sa forme introduit une subversion du roman. Le livre est alors un terrain d’expérience visuelle et non plus narrative.
 



 

I. Un récit subversif
 

A. La subversion sexuelle.
 

L’évolution du personnage principal, la jeune Janey qui au début du récit a dix ans, est soumise à un parcours sentimental et géographique. La sexualité y est un élément omniprésent.
Janey vit avec son père qu’elle considère comme « son petit ami, frère, sœur, argent, distraction, et père». La relation incestueuse est rapportée comme une relation amoureuse où le lien de filiation est presque totalement gommé. En effet, la première partie du chapitre, "Parents stink", présente la rupture qui s’annonce entre eux. Johnny, le père, a une maîtresse et Janey pressent qu’elle va devoir quitter le domicile familial. Les dialogues ont une forme théâtrale, le nom du personnage est mis en gras et les répliques, agrémentées de didascalies descriptives, se suivent :

"Janey: You’re going to leave me (She doesn’t know why she’s saying this.)
Father (dumbfounded, but not denying it): Sally and I just slept together for the first time." (p. 7)

Le récit est placé dès les premières pages sous le signe de la subversion sexuelle. Les termes employés appartiennent au registre familier et très souvent vulgaire, argotique :

"One night Mr Smith and Sally went out and Janey knew her father and that woman were going to fuck." (p. 7)

Les descriptions sont courtes, laconiques. L’acte sexuel est situé sur le même plan que les autres actions des personnages. L’inceste n’est pas perçu par Janey comme un comportement anormal ou violent à son égard, au contraire, sa cessation entraîne de longues argumentations entre son père et elle. Le désir de Janey est assimilé à un désir amoureux adulte et consentant. A aucun moment il n’est fait allusion à une possible répréhension morale et sociale de leur relation. Le lecteur apprend que la jeune fille est malade et souffre d’une infection pelvienne :

"Janey fucks him even though it hurts her like hell ’cause of her Pelvic Inflammatory Disease." (p.10)

La situation revêt un caractère horrible : une jeune fille malade entretient des relations sexuelles et amoureuses avec son père qui est sur le point de la quitter pour une autre femme. Malgré la douleur, elle continue à rechercher sa présence et son contact physique.
Cependant, les faits sont présentés avec distance, sans intervention de l'auteur. Le narrateur - omniscient - s'efface totalement. Les rares incursions sont des commentaires sur le texte lui-même :

"If the author here lends her 'culture' to the amourous subject, in exchange the amourous subject affords her the innocence of its image-repertoire, indifferent to the properties of knowledge." (p.28)

La suite du texte "The scorpions" est prise en charge par Janey à travers les extraits de son journal intime. Celui-ci relate des avortements consécutifs de Janey et ses expériences sexuelles à New-York, où elle a été envoyée par son père.

"An abortion is a simple procedure. It is almost painless. Even if it itsn't painless, it takes only five minutes. (...) Having an abortion was obviously just like getting fucked. If we closed our eyes and spread our legs, we'd be taken care of." (p.32-33)

Le parcours de Janey s'apparente à une descente aux enfers. Lors de son séjour à New York, elle travaille dans une pâtisserie. Un jour, tandis qu'elle se rendait à son travail, elle se fait accoster et violer par un jeune homme qui devient son petit ami. Un conte s'interpose alors dans le récit "Le Monstre et le Castor" (The Monster and the Beaver). A la suite de cet interlude bucolique, le lecteur retrouve Janey dans une misérable chambre du Bronx où elle se fait enlever par des gangsters. Ceux-ci la séquestrent pour lui enseigner la soumission et la prostitution. On ne la laisse sortir de sa prison que lorsque le gardien perse découvre qu'elle a un cancer et estime qu'elle ne peut pas travailler pour eux.
Le développement du cancer de Janey participe à sa libération. Elle se réalise également à travers l'écriture. Elle débute la rédaction de son journal dans la prison où elle nourrit parallèlement sa maladie. Lorsqu'elle parvient à sortir de son joug, elle commence un voyage littéraire vers Tanger, "A journey to the end of the night" (p. 117), (littéralement "Voyage au bout de la nuit") qui la mènera à la rencontre de son homonyme Jean Genet. Il lui permet alors de terminer son voyage avec un écrivain, dont le nom a la même image sonore.
Son passage dans "la chambre close" - "the locked room" - est le terrain d'expérimentations littéraires. Les écrits de Janey sont reproduits dans le livre, comme des témoignages. Elle y réécrit, entre autres, l'histoire de La Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne, apprend l'écriture arabe et rédige des poèmes. Le récit prend des allures plagiaires. Le narrateur insère alors des commentaires :

"Janey wrote the following poem by herself

 A throw of a dice will never abolish chance" (p.105)

Le célèbre poème de Stéphane Mallarmé subit des modifications radicales. Des mots, manuscrits, quadrillent les pages suivantes, proférant des injures, des réflexions personnelles ainsi qu'une apologie du sexe . La rythmique typographique de Mallarmé est respectée dans une certaine mesure : caractères gras, majuscules et organisation de l'espace écrit sont reproduits dans un même esprit.
 La subversion touche en quelque sorte les "monuments" de la littérature. Ceux-ci sont réappropriés et réécrits dans des termes vulgaires, scatologiques et en perpétuelle référence au sexe. Nous verrons plus loin comment cette cohabitation se charge de sens dans une perception globale du livre.

De plus, des images ponctuent le texte. Sexes d'homme, de femme s'étalent en pleines ou demies pages, dessinés au crayon . L'auteur des croquis n'est pas mentionné. Des légendes reprennent parfois des extraits du récit, sans faire pour autant systématiquement référence au motif figuré.
 
 

B. La cartographie : une représentation abstraite du monde.
 

Les dessins insérés représentent des situations reprises dans le texte entre Janey et son père mais aussi des plans, cartes des visions qu'a la jeune fille. De prime abord réalistes, les croquis sont réalisés d'un trait fin, sans détails, préservant uniquement les contours simples des corps ou des objets dans des postures érotiques. Les personnages sont difficilement identifiables : le visage de Janey n'apparaît qu'une seule fois (p.22). Quelques traits la représentent : contour de la tête, lignes pour les yeux et la bouche ainsi que les cheveux. La figure humaine reste floue.
Les cartes s'insèrent dans le texte pour prendre la place des figurations humaines. Trois pleines pages intitulées "A MAP OF MY DREAMS" (pages 46 à 51)  compilent un ensemble de dessins simplistes, enfantins et des commentaires manuscrits. Animaux, arbres, routes sont parsemés sur la page surchargée de signes. A la manière de Sterne, des circonvolutions décrivent le trajet du narrateur. La phrase "I learn to fly" est suivie de flèches verticales et horizontales, de courbes. On voit deux formes d'oiseaux suivre le chemin qui est ensuite caractérisé par du texte :

"but the bird keeps following me no matter how well I fly". (p. 47)

Le tracé part en vrille et se dirige vers une autre partie du dessin. Il termine sa course à travers la page, en haut à droite : "The end of the world". D'autres tracés, en pointillé, à la manière d'un plan routier ou caractérisés par des flèches, relient des ensembles : "The country place", "The childhood land", "The plains", "The village", etc.
Le récit dans la carte s'insère entre les images, confiné dans des espaces restreints. Des parties vides alternent avec les parties noircies par l'écrit. La seconde carte paraît organisée de façon plus géométrique. Son titre, "DREAM MAP 2", plus impersonnel et presque classifié par le chiffre, est associé à une sentence d'ouverture placée latéralement :

"MY DREAMS STOP, THE VISIONS BEGIN...". (p. 48)

Des figures humaines apparaissent, les plans sont plus stylisés, le texte est ordonné en paragraphes. Les lignes sont droites, anguleuses, comme des plans d'architecture.
Un demi cercle domine la seconde page avec l'intitulé :

"the white worm. the white worm is me."

L'espace est fractionné par des formes géométriques, où la répartition du blanc et du noir est structurée autour d'axes linéaires bien distincts.
L'anarchie apparente du "rêve" est reproduite sur des plans qui amènent les visions à se replacer dans une représentation abstraite de la réalité. Ces prémices de fractionnement sont complètement aboutis dans la partie du livre intitulée "THE WORLD" , (p. 141) où chaque page contient un dessin. Les textes associés respectent la forme rectangulaire, de même dimension que les effigies. Des motif similaires sont repris comme celui du cheval que l'on retrouve dans "A map of my dreams" et "The World". Dans la seconde mouture, il apparaît dans une liste où d'autres animaux sont présents. Les éléments similaires sont regroupés et classés dans des ensembles raisonnés. Une réorganisation du monde se met en place à travers leurs représentations.
Ainsi, les images reconstituent peu à peu un espace nouveau issu directement du texte, qui se prolonge de manière abstraite à travers des plans, des icônes, des ensembles hétérogènes où les figures endossent une signification nouvelle. Les assemblages ne sont pas des rébus ou des bandes dessinées faisant récit. Bien qu'elles proposent une linéarité, chaque image détient sa propre autonomie.
Ainsi le monde exploré dans le chapitre "The World" ne fait plus à proprement parler référence à la diégèse de la protagoniste. En effet, on apprend qu'elle meurt à Louxor :

"End:
(...) Genet and Janey travel through Cairo, through the twin cities of Minya and Asyut, down to the city of Louxor. There Genet hands Janey some money and tells her to take care of herself. (...)
She dies.

A second of time" (p. 140)

Le voyage dans le monde présenté ressemble au chemin de l'âme vers l'autre monde dans l'Egypte ancienne. Les textes sont toujours rédigés pour la plupart à la première personne du singulier : Janey, ou plutôt son âme, entreprend le voyage vers l'au-delà. Le narrateur parle cependant de sa femme et de ses enfants : on émet donc des doutes sur l'identité du personnage. Celui-ci n'est plus relaté sous une forme linéaire et textuelle classique mais à travers l'image. On retrouve là une forme de communication primitive avec les dieux, avec la mort à travers des signes magiques où se mêlent des animaux, "wild horses", "huge snakes", "the King of Alligators", des lieux étranges, "the temple", "the East River", des personnages indistincts, "my children, my wife", un parcours initiatique "The Journey" et même le diable :

"The devil is an image. Imagine Hell."

Les images défilent, s'enchaînent et prennent définitivement le relais du texte. La numérotation des pages a complètement disparue. Il ne reste rien des repères logiques et abstraits. La dernière gravure est encadrée : elle représente des personnages, dans ce qui s'apparente à un jardin. La notice de l'image conclut :

So we create the world in our own image.

Le texte reprend alors son cours dans un paragraphe succinct "So the doves...". Le roman se termine alors sur un poème :

Blood and guts in high school
This is all I know
Parents teachers boyfriends
All have got to go (...) (p. 165)

On en revient alors à un narrateur, privé de personnage. L'ultime page est à nouveau numérotée. Le lecteur revient à une réalité intelligible. Janey, morte, laisse-t-elle un épigraphe à titre posthume? Le trajet sur les rivières égyptiennes est motivé par la découverte d'un livre :

"We must have that book!
We gamble for the red book with the dead poet who becomes a devil."

L'écriture poétique est très fortement liée à une représentation diabolique du poète. Les pulsions libidinales envers le livre ("we must...") motivent son chemin chaotique. Lui seul semble pouvoir accéder à l'au-delà, à la magie et aux mystères du monde. Le poème final, l'allusion au livre et au poète "qui devient un démon" laisse présager que le parcours de Janey, jusqu'à Louxor, à travers les dessins, invite à une relecture de cette pratique textuelle de l'horreur, du plagiat et de l'image. Ainsi, il convient d'observer les mises en scènes textuelles et narratives et de reconstituer les rapports qu'entretient le roman avec sa représentation du réel.
 
 



 
 

II. La représentation graphique et le livre
 

A. La mise en scène de l’écrit.

La mise en scène du texte crée un rythme interne au roman. Fragmenté en chapitres, eux-mêmes divisés en sous-parties, le récit se compose de dialogues, descriptions et dessins.
La lettre est le terrain de jeux typographiques. La casse est employée dans sa large latitude : corps gras, italiques, majuscules et manuscrit. Le texte suit une progression : les jeux typographiques prennent de plus en plus d'espace pour à la fin envahir la page. La dernière partie du roman est en effet essentiellement composée de dessins et des mots dessinés à la main.
Du début à la page 45, les dessins et le texte sont disposés dans des espaces distincts. A partir de "A map of my dreams" la frontière est moins nette. L'écriture et le dessin se mêlent progressivement et fusionnent.
"The Persians poems"  montrent que le tracé de la main, l'apprentissage de la langue et la poésie se trouvent intimement liés. En effet, la partie présente de façon répétitive et symétrique les mots d'une part écrit en lettres romaines et d'autre part en écriture arabe. Les caractères arabes apparaissent comme des images, elles ne représentent que pour peu de lecteurs un tracé significatif et d'unités discrètes identifiables. La présence de ces mots combinés dans le roman produisent une litanie poétique, une répétition dont le sens n'est pas intelligible dans des syntaxes conventionnelles. Ces traductions sont présentées comme des poèmes et non comme des exercices linguistiques.
 De même, dans la réécriture du Coup de dés de Mallarmé, les mots sont repris de façon obsessionnelle :

"No no no no no no NO NO NO
 No no no no no no no
 No no no no no no no no no no
 ..." (p. 109)

 Le paragraphe présente une forme géométrique similaire à une abaque. Une réalité mathématique et abstraite vient se superposer au texte et au récit. Parallèlement, des interjections pulsionnelles ponctuent ces passages :

"GLOOGLOOGLOO FUCK YOU SHIT PISS" (p. 108) ou
"BOOM BOOM was reality, slimy slimy BOOM BOOM slimy" (p. 121).

L'organisation de l'espace du texte se fait en deux temps. D'une part on remarque des tentatives de classer et distinguer de façon concrète les différentes formes d'expressions. D'une autre part, la lettre et les mots envahissent la page et sont l'expression de pulsions contradictoires. Une lutte interne à la page se met en scène.
Dans le récit même, cette lutte prend corps, elle résonne au delà de l'impression visuelle. La reprise du roman La Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne prend sens. La marque indélébile tatouée de rouge sur la chair de la femme adultère apporte une symbolique de l'écriture dans le roman. Le personnnage de Janey, marqué dans son corps par la maladie et la souffrance, trouve dans l'écrit et le livre les échos de son cancer. La lettre ronge le livre comme le cancer ronge le corps de Janey. L'image associée à la mort termine le roman par son omniprésence.
La lettre indélébile est aussi le sceau de la création. En reprenant le roman de Hawthorne, en libérant le récit par la réécriture et la subversion, il devient source d'inspiration et de nouveauté. Pendant son emprisonnement Janey commence la rédaction de son journal.
Le plagiat délibéré et les références à Hawthorne ou Mallarmé ne sont pas innocents. Tous deux ont chargé de sens la "lettre", bien que de façon différente. Cependant, les représentations typographiques sont toujours étroitement liées à la création littéraire et à l'exploration d'une nouvelle forme d'expression, de réorganisation de l'espace du livre mais aussi de l'environnement social.
En effet, l'intervention de personnages publics comme Erica Jong (féministe activiste) ou le Président Carter apportent dans une certaine mesure une ampleur sociale à cette expérience littéraire. A plusieurs reprises, Kathy Acker fustige les icônes de la culture américaine :

"We're sitting (...) and I tell Genet some of the things that happened in my last weeks in New York City :
'President Carter is the pillar of American society. He's almost fifty-three years old.WORN OUT by DECAying practices, he looks like a SKELETON." (p.119)

Le lecteur se trouve en présence d'un magma de références qui font entrer en jeu représentation, écrit, monde réel, récit fictif. Un résidu autobiographique subsiste également en filigrane, accentuant la confusion des références. La jeune fille écrivain, qui meurt d'un cancer, présagerait-elle la mort même de l'auteur?
Les aventures de Janey se déroulent dans des lieux connus et réels : Merida, New York, Tanger, une pâtisserie où elle travaille, etc. L'explosion du texte affecte le récit. Celui-ci se perd dans des références littéraires, dans l'espace de la page ou entre les images. La frontière entre le récit et les expériences littéraires sont troubles. Une forme de théorie se met en pratique sous les yeux du lecteur On ne sait si l'auteur continue à raconter son histoire ou commence à nous la montrer. On ne sait non plus quand le personnage de Janey prend en charge la narration et si après sa mort, le récit s'achève ou non.

La réalité et la fiction se mélangent. La diégèse et les représentations visuelles également. Fidèle aux caractéristiques du post-modernisme, Kathy Acker brouille la frontière entre récit et réalité. Les identités sont des supports textuels au même titre qui l'image, la lettre.
 
 
 

B. La recherche d'un interface entre la réalité et l'intériorité
 

Les "Persians poems" (p. 71) sont un fac-similé du journal de Janey. L'usage de la lettre manuscrite humanise considérablement le récit. Il donne une authenticité à l'écrit. En effet, l'écriture manuscrite est le produit directe de la main de l'homme. La marque du manuscrit est aussi un rapport brut au réel. La machine typographique n'a pas transformé la représentation de la lettre.
Le dessin provoque une sensation comparable. Cependant, il est considéré comme une illustration et non comme une expression narrative à part entière. Le fac-similé est à mi-chemin entre le récit et l'illustration. Il est aussi une preuve visuelle de l'expression de Janey, de la réalité de ses souffrances.
La référence au narrateur est perturbée. Alternativement, l'auteur et Janey prennent en charge le récit. Il passe de la première à la troisième personne du singulier, sans pour autant toujours renvoyer aux mêmes personnages. Dans la reprise de The Scarlet Letter, le "je" renvoie ponctuellement à Hester. Les discours de Janey et d'Hester se superposent, le lecteur perd le fil du récit car les deux voix ne sont pas systématiquement différenciées. On ne sait qui parle :

"She begins to go crazy...
Boppy doppy wah yahyah mm. (...) Are you scared you're going crazy? (...) Look sweetheart.
I woke up in my attic that th winds swept through and all the world was grey and black. (...)"(p.68)

Il en résulte un brouillage identitaire. La référence n'est pas stable, la focalisation change au cours du récit.
L'intervention de la folie et la perte des repères identitaires contribuent à installer un climat équivoque autour du narrateur et du personnage principal. Le journal intime, sa reproduction supposée fidèle, crée un lien entre le personnage principale et le lecteur. Une empathie visuelle le rapproche du texte en lui montrant un produit brut. La manuscrit est le témoin de l'intériorité, du flux de l'écriture et de la pensée. Une voix différente se fait entendre par le manuscrit. La forme de la lettre est aussi une marque d'une partie de la personnalité de l'auteur.
Cette brouille identitaire est accentuée par la couverture même du livre. Un portrait photographique de Kathy Acker y est présenté. L'image est cependant déchirée. La brisure qui affecte l'image de l'auteur entre en résonance avec la vie de Janey, ses douleurs et épreuves, sa vie presque sacrifiée. Les contours des personnages sont mal définis. Leur réalité est évanescente, diffuse dans le livre et revêtent une image textuelle. Les écrits manuscrits et les dessins les font apparaître comme des objets internes à l'objet - livre.
Le titre, traduit en français, "Sang et tripes au lycée", figure les organes et le liquide vitaux au corps humain. Ce couple, signe de l'intériorité physique du sujet, peut être comparé à la lettre et l'espace qui constituent le corps du livre. Les images tisseraient les liens entre l'homme et le texte. Cette exploration du texte par Kathy Acker tout comme l'expérience charnelle de Janey sont empreintes d'une vraie violence. Comme on l'a vu, le texte abrite des luttes internes. De même, le corps est soumis à des traitements barbares.
L'image se fait l'interface entre le monde réel et le monde textuel. Afin de trouver une intelligibilité à des représentations différentes, texte et image se mêlent. Kathy Acker montre ostensiblement son désir d'installer dans son texte une cosmogonie totale. Le passage de la mort de Janey s'intitule "The World" et retrace le parcours de l'âme en images. Progressivement, le texte disparaît. L'image prend plus de place. Les dessins tels des médaillons ressemblent à des tablettes hiéroglyphiques. On perçoit la référence à une représentation primitive du monde, telle que proposée dans L'image écrite, d'Anne Marie Christin :

(...) la première tentative de représentation du monde ne se trouve-t-elle pas d'ailleurs sur une tablette babylonienne, où la terre est représentée par une cercle d'où  émergent des pointes désignant des lieux inquiétants et fabuleux situés hors de l'univers accessible - extériorité terrestre, celle-ci, et non plus divine? (p.120)

La similitude avec les dessins de Kathy Acker est flagrante, quoique réadaptée. Cette quête de totalité prolonge le credo de Mallarmé et le Coup de Dés qui se présente comme une "constellation" où le texte s'approche de l'image de l'univers. La tentative du "Livre" subvertie par Kathy Acker s'inscrit dans une vague post-moderniste. La relecture des "classiques" de la littérature devient une des "expériences - limites" dont parle Maurice Blanchot où la mort, la vie organique et le texte prennent une dimension cosmique. L'écrivain tente d'atteindre les limites de son texte en le pervertissant, en l'imageant faisant ainsi perdre le fil textuel commun.
Ainsi, la motivation du signe est engendrée par un paradoxe. Les répétitions de termes ou de paragraphes entiers font perdre le sens premier de ce qui est dit pour créer une rythmique. Le sens du mot disparaît. Cependant, un espace s'établit entre la forme, le mot et son signifié, laissant ainsi une marge d'interprétation poétique. Le roman dans son ensemble, placé sous l'égide de la subversion, doit donc être perçu avant tout comme une expérimentation littéraire. La violence qui en ressurgit peut être comparée au souhait de Mallarmé de briser la langue et son étau. C'est sous une forme moderne que Kathy Acker s'implique dans une anarchie textuelle féminisée et féministe. Inspirée par Artaud, Blanchot et Burroughs, Kathy Acker semble rechercher une incarnation de la langue et du roman à travers l'utilisation de l'image. Les jeux typographiques prennent une valeur visuelle forte : le roman suit une rythmique visuelle. Cependant, le corps est pleinement engagé dans cette évolution. Le personnage de Janey, un enfant en apprentissage de la vie, est peut être l'incarnation de la langue. Il évolue dans les mains de son créateur, violenté. Le texte prend alors corps dans le récit et dans l'image.
 



 

Conclusion
 

 Blood and guts in high school proclame ouvertement ses origines littéraires. Le sadisme de l'auteur envers son personnage n'est pas sans rappeler les Infortunes de la vertu du Marquis de Sade et son innocente Justine qui tour à tour se fait enlever, violer et séquestrer. De même, elle est le narrateur de sa propre histoire. L'intertextualité projette le roman dans une dimension historique et charrie les diverses caractéristiques que les écrits, une fois réinterprétés, transportent  avec eux. La révolution poétique de Mallarmé, la contestation de Genêt ou la lutte inégale de La Lettre écarlate sont associées au texte et aux images de Kathy Acker. Elle utilise avec ironie la notion de propriété intellectuelle en apposant la marque du "Copyright" sur la carte de ses rêves. Le patrimoine littéraire lui est ouvert, libéré des contraintes. Elle prolonge son procédé en subvertissant ses références à travers son langage cru, les situations douloureuses de son héroïne et l'insertion de dessins parfois à la limite de la pornographie.
 La critique de la société américaine consumériste persiste en arrière-fond. Les personnages secondaires sont des caricatures : "Thirty-year-old Man", "Mr Fuckface" "Judge" ou "Fat lady". Janey est un temps une "Lousy Mindless Salesgirl". Le roman joue sur plusieurs plans. Il s'étend au monde réel. L'auteur par la multiplication des genres tisse un ensemble varié et complexe de représentations du monde.
 Ainsi, l'ajout d'images et leur présence croissante au fil du récit porte la marque d'une tentative de cosmogonie littéraire. Le couple signifié - signifiant est fortement mis à mal. Le signe est motivé de différentes manières. Le point ultime du roman revient au texte. Après avoir exploré la mort par l'image, le roman se termine sur un petit poème, toujours poussé par un désir charnel - la dernière phrase est "All I want is a taste of your lips". Celui-ci reste indissociable du désir du texte, du désir des oeuvres passées. Le jeu de la lettre utilisée en tant qu'image contribue à faire de la relation entre l'auteur et son récit une histoire d'amour. Platon considérait l'écriture comme un pharmacon, poison et remède à la fois. Le personnage de Janey trouve dans la souffrance le sujet de son récit mais aussi son objet. Sans la douleur, pas de récit, sans l'écriture, pas de libération réelle. Le rapport au récit est un rapport de désir, charnel. On peut littéralement parler de corps de texte tant la chair et la lettre sont violentés de la même façon. La cohésion entre le fil du récit et sa forme est complète.
 Le lecteur assiste dans Blood and Guts in high school à une pratique post-moderniste de l'écriture, subversive dans le thème et dans la forme. Kathy Acker par la mise en scène de l'écrit prolonge son texte et en fait un objet composite. Il parvient à faire résonner langue et image dans le but de poursuivre la quête d'un livre global où les représentations du plaisir, de la douleur, de la vie et de la mort sont unies dans l'intervalle que l'image et la parole forment. Cette nouvelle forme de représentation apporte au texte une poésie qui est alors basée sur une motivation du "signe" dans toute l'acceptation de son terme.
 



 

Bibliographie
 

Ouvrages cités ou consultés :

Kathy Acker, - Blood and guts in high school, Grove Press, New-York, 1978.
- Don Quichotte qui était un rêve, trad. P. Hutchinson, éd Sillages, Paris, 1987.
- Les Grandes Espérances, trad. P. Hutchinson, éd. Bourgeois, Paris, 1988.
Anne-Marie Christin, L’image écrite ou la déraison graphique, éd. Flammarion, Paris, 1995.
D. A. F. de Sade, Les Infortunes de la vertu, éd. Gallimard, Paris, 1970.
Maurice Blanchot, L’entretien infini, éd. Gallimard, Paris, 1969.
Michel Foucault, Histoire de la sexualité, Tome I, La volonté de savoir, Paris, éd. Gallimard, 1976.
Julia Kristeva, - La révolution du langage poétique, éd. du Seuil, Paris, 1974.
- Pouvoir de l'horreur, éd. du Seuil, Paris, 1980.

Ressources Internet :

http://www.acker.thehub.com/
Textes et articles en ligne de Kathy Acker.